dimanche 27 mai 2012

Tache noire sur page blanche ; goutte d'encre répandue sur paysage d'Hiver


[Source de l'image : ici.]


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Thirteen Ways of Looking at a Blackbird

Treize façons de regarder un merle

 I
Among twenty snowy mountains,                                                                                                
The only moving thing                    
Was the eye of the blackbird.

Entourée de vingt montagnes enneigées,
La seule chose en mouvement
Était l'œil du merle.


 II
 I was of three minds,
 Like a tree
 In which there are three blackbirds.

J'étais de trois avis,
Tel un arbre
Où se trouvent trois merles.


 III
 The blackbird whirled in the autumn winds.
 It was a small part of the pantomime.

Le merle tournoyait dans les vents d'automne.
C'était un petit trait de la pantomime.

 IV
 A man and a woman
 Are one.
 A man and a woman and a blackbird
 Are one.

Un homme et une femme
Font un.
Un homme et une femme et un merle
Font un.


 V
 I do not know which to prefer,
 The beauty of inflections
 Or the beauty of innuendoes,
 The blackbird whistling
 Or just after.

Je ne sais que préférer :
La beauté des inflexions
Ou la beauté des allusions,
Le merle sifflant
Ou l'instant d'après.


 VI
 Icicles filled the long window
 With barbaric glass.
 The shadow of the blackbird
 Crossed it, to and fro.
 The mood
 Traced in the shadow
 An indecipherable cause.

Des chandelles de glace recouvraient la longue fenêtre
D'une verrerie barbare.
Devant laquelle l'ombre du merle
Passait et repassait.
L'humeur
Percevait dans l'ombre
Un indéchiffrable motif.

VII
 O thin men of Haddam,
 Why do you imagine golden birds?
 Do you not see how the blackbird
 Walks around the feet
 Of the women about you?

Ô  hommes minces de Haddam*,
À quoi bon imaginer des oiseaux d'or ?
Ne voyez-vous pas comment le merle
Se promène tout autour des pieds
De vos femmes alentour ?


 VIII
 I know noble accents
 And lucid, inescapable rhythms;
 But I know, too,
 That the blackbird is involved
 In what I know.

Je sais de nobles accents
Et des rythmes clairs, irrésistibles ;
Mais je sais, aussi,
Que le merle prend part
À ce que je sais.


 IX
 When the blackbird flew out of sight,
 It marked the edge
 Of one of many circles.

Lorsque le merle s'envola à perte de vue,
Il dessina le contour
D'un cercle entre tant d'autres.


 X
 At the sight of blackbirds
 Flying in a green light,
 Even the bawds of euphony
 Would cry out sharply.

À la vue de merles
Volant dans une lumière verte,
Même les maquerelles de l'euphonie
Pousseraient des cris perçants.

 XI
 He rode over Connecticut
 In a glass coach.
 Once, a fear pierced him,
 In that he mistook
 The shadow of his equipage
 For blackbirds.

Il traversa le Connecticut
Dans un carrosse de verre.
Une fois, la peur le transperça,
Car il avait pris
L'ombre de son équipage
Pour des merles.

 XII
 The river is moving.
 The blackbird must be flying.

La rivière s'anime
Le merle doit voler.

 XIII
 It was evening all afternoon.
 It was snowing
 And it was going to snow.
 The blackbird sat
 In the cedar-limbs.

Ce fut le soir tout l'après-midi
Il neigeait
Et il allait pour sûr neiger
Le merle était perché
Sur les branches du cèdre.


* Ville du Connecticut. Wallace Stevens vécut et mourut dans le Connecticut. (N.D.T.)

{Trad. C.-A. F. }

Bien sûr, traduire comme je le fais ne rend pas justice aux vers de Stevens, aux vers originaux prononcés à haute et intelligible voix (pas avec mon accent, bien entendu).
J'ai lu d'autres traductions et aucune ne me satisfait davantage. J'ai tenté de ne pas interpréter en traduisant, sauf en trois endroits précis... Mais c'est à peine perceptible... Comme ce qui se joue dans ces treize visions. 
Ce poème est à la fois très facile à traduire (formellement, j'entends) et, pourtant, on ne peut que tomber dans le terrible piège qu'il nous tend, à la fois celui de la simplicité et celui de l'hermétisme.
Or, lorsque Stevens écrit :
 "The mood
 Traced in the shadow
 An indecipherable cause."

il me semble qu'il nous livre la clef de l'interprétation objective que tout lecteur peut trouver seul.
Ce poème en fausse forme de haïkus cousus entre eux recèle un mystère... qui est celui du lecteur. 
Ce poème est un miroir. Il appelle une quatorzième façon de voir.
J'en dirai peut-être davantage ailleurs... 

dimanche 1 avril 2012

Écailles de sirènes et sang d'enfance

[The Land Baby, John Collier]

Je me couvre toujours d'écailles et de peaux mortes pour écrire. Cela prend beaucoup trop de temps, mais je ne sais faire autrement. 
Avec d'infinies précautions, je me mets à nu ; puis, sans trembler, avec cette brutalité qui est le propre de ceux qui ont peur de leur propre faiblesse, je découpe mes paupières. Je les remise pour la nuit. Plus tard, enfin, je dissimulerai chaque millimètre de mon âme sous une écaille ou une peau glanées dans les prés de la plus belle des saisons – le beau temps jadis. 
Écailles de sirène ; peaux mortes d'enfant. Elles jonchent les prés où courent à perdre haleine mes revenants.
Solide collage. 
Vieille peau d'adulte écorché dessous. 
J'ai la gangrène. Tous ceux qui sont atteints par ce mal ont le même remède, fait d'écailles et de silence.
Et je les enlève un à un, ces cache-misère, à chaque fois que je trouve le mot juste – celui qui me fait mal,  celui qui est porteur de vérité, celui qui refuse de se laisser poudrer pour être plus présentable. Lorsque toutes les écailles et les peaux sont retombées autour de moi, j'ai fini. 
Je recommencerai, plus tard, à me cacher pour écrire – pour mourir un peu plus à chaque fois, pour oublier certains visages, certaines paroles, certaines scènes. 
Je donne mon sang d'enfance à boire dans ce livre. Je me couvre d'écailles. Intégralement. Seuls les mains et les yeux demeurent nus. Il faut pouvoir regarder et toucher la mort. 
Je plonge à mains nues dans mon Pays d'Hiver. Dans la mémoire blanche. Et j'en ramène quelques détritus. 
Je me souviens. Ça me vient. 
Il y a quelques mois, une haie d'honneur de vieux pour nous accueillir à la maison de retraite où nous rendons visite à Lucette, avec autant de tendresse que d'effroi dans le coeur. La tendresse ne compense pas cet effroi dont j'ai honte. 
Une haie d'honneur de vieux qui se resserre de façon inquiétante autour du bébé, que nous tenons haut perché dans nos bras, comme pour le préserver de leur désir fou et de leur haine légitime. 
Parents fiers et maladroits. Un peu étriqués dans ce costume serré de père et de mère auquel nous ne sommes pas encore assez habitués.
Tous veulent toucher l'enfant, comme s'il était le soleil descendu du ciel pour réchauffer leurs vieux os. 
Moelles desséchées à l'intérieur.
Cette femme m'a soudain arrêtée dans le couloir, un peu plus loin :
"Il est beau ce bébé. C'est une petite fille ou un petit garçon ?"
Je réponds à sa question.
"Ça donne du travail, n'est-ce pas ?"
Je n'ose répondre par la négative à sa question dont le ton est trop affirmatif pour être démenti. Je hoche la tête. 
"Moi aussi, j'ai un enfant. Une fille. Elle était mignonne..." 
Elle insiste sur l'imparfait et son regard est presque mauvais, comme si elle mettait au défi mon propre enfant de la contredire et elle ajoute pour enfoncer le clou :
"Mais ça ne peut pas rester petit éternellement. Ma fille est grand-mère..."
Elle s'éloigne et, comme une idiote, parce que j'ai perdu l'équilibre, je me déleste d'une phrase toute faite :
"Bonne soirée, Madame..."
Et je l'entends marmonner : 
"Bonne soirée, c'est ça, oui, mon cul...!"
Souhaite-t-on une bonne soirée au passager de Charon ?


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(faussement attribué à Caccini)

mardi 13 mars 2012

Nouvelle barrienne...

...à consulter ici.

samedi 4 février 2012

Pays Natal et Langue Maternelle


LA NAISSANCE DU MONDE


Où il sera question de Terrence Malick, de Guy Maddin, de Heidegger, de Nabokov et de quelques autres… (suite et fin – provisoire – des précédents billets)

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III/ III






« Mon corps comme chose visible est contenu dans le grand spectacle. Mais mon corps voyant sous-tend ce corps visible, et tous les visibles avec lui.  Il y a insertion réciproque et entrelacs de l'un dans l'autre. Ou plutôt, si, comme il le faut encore  une fois, on renonce à la pensée par plans et perspectives, il y a deux cercles, ou deux tourbillons, ou deux sphères, concentriques quand je vis naïvement, et, dès que je m'interroge, faiblement décentrés l'un par rapport à l'autre... »

Maurice Merleau-Ponty, Le Visible et l’invisible

« Il n'y a pas d'êtres humains complètement adultes (…) » 

Sandor Ferenczi, Œuvres complètes, tome IV, Payot

« Une œuvre est à la fois l'ordre et sa ruine. Qui se pleurent. Déploration et imploration voilent un regard au moment même de le dévoiler. En priant au bord des larmes, l'allégorie sacrée fait quelque chose. » 

Jacques Derrida, Mémoires d'aveugle: l'autoportrait et autres ruines

***
*

J’ai bien conscience que le lien entre les trois parties de ce billet-fleuve-tourbillon consacré à la « naissance du monde » (mon monde, mais il pourrait tout aussi bien s’agir du monde de Malick ou de Maddin, qui tous les deux m’ont inspiré ces lignes – ou encore du vôtre) n’est pas des plus faciles à percevoir au premier regard. Tant mieux. Qui m’aime me suive ! Quant aux autres… 
Pourtant, il ne s’agit que de redire la même chose, sous la forme d’un kaléidoscope. Il s'agit de désigner les points cardinaux du Pays que nous colonisons, car nous possédons tous un Pays d'Hiver, comme ces lignes vous le montreront peut-être. Ce sont toujours les mêmes images, mais composées à peine différemment à chaque fois, qui reviennent, qui reprennent leur place au centre d'une antienne presque inchangée. De l’enfance, nous héritons tous d’une ritournelle… {Cf. Deleuze.} C’est le point d’équilibre, encore fragile, d’un monde en construction, notre monde. Ontogenèse ; fiction. 
Nous sommes conscients et aveugles à la fois de nos constructions et de nos perceptions, de cette manière décrite par Merleau-Ponty dans Le Visible et l'invisible et dans ses Notes de travail
« Ce qu'elle ne voit pas, c'est pour des raisons de principe qu'elle ne le voit pas, c'est  parce  qu'elle est conscience qu'elle ne le voit pas. Ce qu'elle ne voit pas, c'est ce qui en elle prépare la vision du reste (comme la rétine est aveugle au point d'où se répandent en elle les fibres qui permettront la vision). Ce qu'elle ne voit pas, c'est ce qui fait qu'elle voit, c'est son attache  à l'Être, c'est sa corporéité, ce sont les existentiaux par lesquels le monde devient visible, c'est  la chair où naît l'objet. Il est inévitable que la conscience soit mystifiée, inversée, indirecte, par principe elle voit les choses par l'autre bout, par principe elle méconnaît l'Être et lui préfère l'objet, c'est-à-dire un Être avec lequel elle a rompu, et qu'elle pose par-delà cette négation, en niant cette négation (...) » (souligné par l'auteur)
Face à ce phénomène de répétition et de variation sur un thème ou un motif, face à la ritournelle, l'esprit (le mien, en l'occurrence) oscille entre la demi-conscience et l'aveuglement. Tous les artistes et ceux qui les comprennent d'assez près au point de s’identifier à eux jouent à cache-cache avec ce phénomène ; ils tiennent à distance ce savoir qu'ils ont de l’être-artiste, composent prudemment avec leur cécité et leur clairvoyance, car ils pressentent un danger. Les êtres prosaïques, vous et moi peut-être, font de même, mais c'est moins flagrant et surtout moins flamboyant. Chaque homme joue la partition de son existence sur un thème donné ou choisi : il y a le pécheur et l'être en quête de rédemption, le coupable de naissance et l'irresponsable, l'homme qui crée des mythes et l'homme spongieux qui s'enlise dans un prosaïsme étale et insipide, celui qui recherche sa moitié originelle et le séducteur, etc. Tous ces caractères ont élu un thème ou un motif, implicitement, et construit un caractère et un univers à partir de lui. Ce thème sous-jacent attire à lui des images bourdonnantes. Le créateur fait de même dans sa création et, bien entendu, c'est lui seul qui nous intéresse – lui et notre rapport à lui. Mais tous, poétiques ou prosaïques, les hommes ont en commun de vivre dans un Pays unique, qui semble avoir germiné sur le motif premier de leur existence. 
La cécité de la conscience qui permet le voir (ce punctum caecum ou cette tache aveugle, l'invisible comme condition du visible), si on la transpose dans le domaine littéraire (artistique) en général est l'indice qu'il existe un motif secret et inaccessible de l'oeuvre, autour duquel gravitent images et pensées. S'approcher trop près de lui risque de détruire le désir du créateur ou la fascination du lecteur (spectateur). Il faut, comme Merleau-Ponty, comme tous les philosophes, demeurer extérieur et ne point pénétrer la chair singulière, seulement la dire, bien à l'abri dans l'abstraction et le concept. 
Serge Doubrovsky écrit ainsi, dans le même esprit, dans Le livre brisé, ces mots : « On n’écrit pas avec de la lumière, mais avec de l’ombre, des ombres. L’écriture n’éclaire pas la tache aveugle, elle se produit à partir d’elle (…) » Il ne s'agit pas de montrer cette tache aveugle, c'est bien sûr impossible, mais d'en palper la présence. De la pressentir. Ce qui me fascine chez Maddin, c'est la mise en danger permanente de son propre Pays. Il me semble que, de film en film, il s'approche toujours plus dangereusement de son motif.
Ma passion pour Guy Maddin, grand créateur de légendes et de mythes personnels, ne surprendra aucun de mes lecteurs réguliers. J'avais découvert My Winnipeg à Paris, lors de sa sortie, dans une autre vie. Je l'ai revu en DVD, il y a quelques mois, cherchant  peut-être à mieux comprendre les raisons véritables de ma fascination ou bien à vérifier si l'émotion s'était un peu effritée (tel n'est pas le cas). Maddin me hante, comme s'il était parvenu, par son style, sa voix off et certaines séquences d'images bien spécifiques, à créer une brèche dans mon propre inconscient, celui-ci communiquant alors avec le sien au moyen d'un langage que je peux comprendre mais que je ne saurais parler de manière consciente sans le travestir avec mon propre langage. Je ressens la même chose pour tout artiste que j’aime viscéralement. Dans le cas de Maddin, nous sommes en-deçà même de la création d'un idiolecte, à un niveau très primaire et fondateur, là où se créent les images, dans le creuset du for intérieur. On entre dans la forge de l’imaginaire, dans un château intérieur dont la porte est laissée entrouverte par l’artiste. 
Guy Maddin travaille sur des émotions archaïques, sur des non-dits fondateurs, ceux que nous portons en nous depuis l'enfance, et qui sont les piliers de ce que j'appelle notre Home ou Pays, notre maison psychique (l’image du phare dans Brand Upon the Brain est, à cet égard, révélatrice), cette « peau-fiction » (concept que j'ai créé, inspirée par Didier Anzieu) que nous avons revêtue sans en être d'abord conscients et à l'intérieur de laquelle nous vivons, aimons, parlons, créons et mourrons. Nous ne sommes jamais nus, pas même face à nous-mêmes. Il faut composer avec cette armure, dont nous sommes prisonniers pour notre bien, pour notre malheur aussi, souvent. Lorsque deux êtres se rencontrent, ce sont leurs peaux psychiques qui sont d’abord en contact, ces enveloppes invisibles, mais toujours présentes et impénétrables. Communication non verbale, non rationnelle, sans voix. Les caresses qu’échangent les esprits, à distance, peau contre peau, parfois sans même se connaître ni se rencontrer (le cas de l’auteur et du lecteur, parfois séparés par plusieurs siècles), est la raison sensible que j’ai trouvée à ma fascination et au dialogue que j’entretiens avec certaines œuvres, quelle que soit leur nature. Ma relation particulière à Barrie est en le meilleur exemple. 
Une langue étrangère est parfois un endroit où prendre refuge, où l’on peut (re)construire l'univers, où la langue dite maternelle peut enfin s'éprouver comme étrangère, par la médiation de son autre (on ne s'approprie pas ce que l'on possède déjà, à moins d'un effort pour prendre de la distance ; paradoxalement, ce qui m'est le plus proche m'est donc le plus lointain) et où la langue d'adoption devient vraiment maternelle, car neuve, fragile et autre, mais surtout choisie et travaillée au plus près de sa texture. La langue d’adoption exige l’étonnement salvateur. Je suis universitaire de formation ; je travaille avec une méthode  rationnelle en arrière-plan, mais lorsque je traduis ou analyse l’œuvre de Barrie, par exemple, je ne fais appel (consciemment) qu’à mon instinct, qu’aux caresses que le livre et moi échangeons, au dialogue d’âme à âme, si une telle chose peut être dite ou existe. Peu importe. On ne peut rien dire d’une caresse. Il faut simplement l’éprouver. Je laisse donc de l'espace entre l'oeuvre et moi pour de l'indécidable, du non-maîtrisé. Je fais mien le langage intime et intraduisible de Barrie, celui qui s’écrit à l’encre sympathique sous la langue apparente, scots et anglais. La traduction ne se joue pas dans ce premier degré, mais précisément dans ce qu’il faut deviner du rapport de l’auteur à certains mots, banals en apparence, mais qui sont comme les clefs de sa forteresse. 
Le littéraire, qu’il en ait une forte conscience ou qu’il la refuse simplement, donne toujours un sens privé aux mots, un sens intime teinté de souvenirs et d’émotions variées, sens qui s’additionne à leur sens commun. Seul le lecteur ou traducteur en rapport de proximité perçoit, devine et explore cette dimension cachée. De même, à un degré moindre, nous faisons probablement la même chose, implicitement. Les mots ont toujours une évocation et un sens qui nous sont privés et qui le demeure la plupart du temps. Exemple : lorsque j’emploie l’adjectif « bleu », ce mot contient le sens que tout un chacun va lui donner : il s’agit d’une couleur qui évoque le ciel ou la mer, bien qu’il existe diverses sortes de « bleu ». Ce que je ne dis pas, mais ce qui peut faire l’objet d’une révélation par quelqu’un d’intime, ou par un lecteur attentif, c’est que ce « bleu » évoque peut-être pour moi un souvenir d’enfance violent qui colore de manière définitive ce mot qui, jamais, ne sera neutre pour moi. 
Généralement, on réserve le terme d'idiolecte mentionné plus haut au langage propre à un écrivain, mais j'aimerais étendre la notion au langage qui se crée dans l'enfance et qui, jamais ne s'efface totalement, mais sous-tend le langage fait de l'être, prosaïque ou poétique. Selon moi, les oeuvres de Maddin nous ramènent à la mythogenèse, à la naissance de la pensée, à la formation des images et des mythes personnels. Maddin, comme tous les artistes, crée des légendes qu’il nous donne à vivre, à aimer ou à admirer, des légendes qui deviennent plus vraies que le vrai dont il s'inspire. Il est le premier à dire que « la vérité mythique est plus importante que les faits » », p. XIV de son livre d'entretiens, et que ce film est un « docu-fantasia-mentary ».
Le mythe fonde le logos, mais c’est une chose qu’il ne faut pas dire, sous peine d’être banni. L'enfance crée les mythes dans lesquels l'adulte vit sans le savoir ; l'artiste, lui, le sait, mais il ne le dit pas. Le réel devient la doublure des rêves, qui deviennent l'original. Mais pour celui qui est le destinataire de l'œuvre (nous) ce réel (Winnipeg existe, a une correspondance dans la réalité prosaïque) masque souvent le secret de l’œuvre. Idem pour la langue commune, qui révèle en creux une Langue Maternelle, à savoir le sens privé ou intime plié dans les mots... Le secret est toujours détenu par un enfant. Les vestiges de la pensée infantile en l’adulte sont ce que l’on peut définir comme les ruines d’un château gothique. Ce sont des traces d’une autre époque dont nous n’avons pas souvenance. Comme si l’œil de l’enfant passé regardait par une fêlure faite dans le cristallin du présent. Le foyer au fond de l’œil, là où se forment et naissent toutes les images, est une image possible de l’enfance de l’homme et l’œil celle de sa conscience d’adulte, qui se matérialise dans la pensée fondée en raison.
 “We do not grow absolutely, chronologically. We grow sometimes in one dimension, and not in another, unevenly. We grow partially. We are relative. We are mature in one realm, childish in another. The past, present, and future mingle and pull us backward, forward, of fix us in the present. We are made of layers, cells, constellations. We never discard our childhood. We never escape it completely. We relive fragments of it through others’ projections of the unlived selves.” (The Diary of Anaïs Nin, Vol. 4, je souligne) 
Anaïs Nin fait souvent preuve de fulgurances dans son Journal. La foudre tombe souvent sur moi pendant cette lecture fragmentée à laquelle je m’applique peu à peu, chaque jour. Cette enfance dont on ne s’échappe jamais est ce que j’appelle le Pays Natal, ce que certains nomment l’infantile (dénomination non péjorative) en l’adulte. C’est le fondement archaïque. L’infantile, c’est l’inconscient, selon Freud. Si tant est que l’on puisse spatialiser l’inconscient (ou la psyché que Freud disait, un peu négligemment,  étendue). Il s’agit pour moi de quelque chose de plus vaste et de moins délimité, de moins mystérieux ou obscure, mais aussi d’impossible à dire ; c’est la contrée où l’on naît à soi… L’infantile, c’est le Pays Natal et notre Langue Maternelle. Les deux sont indissociables. Le Pays Natal ou Pays d’Hiver – gelé et blanc, comme cette mémoire perdue sur laquelle s’écrivent nos souvenirs après l’éveil absolu de notre conscience, lorsque, comme l’écrivit Barrie dans son « terrible chef-d’œuvre », « deux est le début de la fin », lorsque le temps et l’espace ne nous servent qu’à nous démultiplier et concourent autant à notre perte qu’à l’assassinat de cette illusion d’une unité prétendument perdue. C’est l’endroit que nous habitons, cette peau psychique, invisible, transparente et poreuse que nous avons tissée autour de nous lors de nos premières années de vie à partir d’émotions inédites, forcément neuves, bonnes ou mauvaises. Nous sommes installés sur le socle de nos premières amours, de nos premières peurs, de nos premiers choix et de deuils originaux. Tout cela se retrouve dans le derme de cette peau-monde dans laquelle nous vivons, adulte. L’enfant de jadis est notre noyau. Il est notre dieu caché et l'instigateur de tout ce que nous faisons de grand. Il est aussi le fin mot de notre perte. 
Maddin nous donne à penser tout cela dans son dernier film (mais pas uniquement dans celui-ci). La cartographie de Maddin est avant tout psychique. Winnipeg est un Never (Never Never) Land, la lanterne magique du cinéaste, qui lui permet de faire vivre ses fantasmes conscients ou non et de produire une suggestion dans l’esprit du spectateur. Il faut bien sûr se détacher des correspondances entre le monde projeté par l’artiste et le réel pour réellement pénétrer dans son intimité. Mais Maddin est généreux et simple. Il nous met sur la voie. Par exemple, la carte de la fourche (fork), symbolise la rencontre de la Rivière Rouge avec la Rivière Assiniboine, mais aussi le giron de la mère (pubis), le triangle matriciel. 
Quel est notre propre triangle matriciel ? 
On peut transpercer cet indicible ou doublure de la langue et de l’image par une sorte d’intuition provoquée, qui requiert une forme de communion spirituelle entre l’auteur et le lecteur / spectateur. J’adhère à un texte ou à un film lorsque je peux faire l’expérience de ma propre vérité et sincérité à travers lui. Cette expérience n’a ni modèle ni critère, on doit l’inventer. Il ne s’agit pas d’ésotérisme, mais de rencontre, de reconnaissance d’une âme par une autre âme, d’amour en somme. 
On ne peut élire et véritablement comprendre certaines œuvres, comme celles de Maddin ou de Malick, que si l’on devine quel est le secret dissimulé (ma théorie est qu’il y en a toujours un – intéressant ou non n’est pas la question) et si l’on est en mesure d’accepter ce qu’elles nous invitent à partager. Pour nous tous, mais plus tragiquement et viscéralement dans le cas de l’artiste, le monde extérieur s’oppose au monde intérieur et est, à un certain niveau, inassimilable par ce monde intérieur. À ce moment, il y a scission entre les deux et non plus simple dialogue. Il y a création d’un espace ou d’une poche d’échange entre les deux. Il faut pouvoir faire vivre et reconnaître le sentiment singulier derrière l’exposition a priori courante de l’image ou du langage. Trouver le sens intime, l'endroit de l'accroc... Trouver le deuil. 
Le noyau de l’être, la part singulière, dont les contours sont indistinctement perceptibles par la seule conscience réflexive du sujet lui-même et transmissible de sensibilité à sensibilité à autrui est la fondation sur laquelle se construit cette forteresse intérieure, indestructible, invisible et qui demeure tant que vit l’être ou tant que vit celui qui reconnaît dans l’œuvre de valeur ce que Deleuze nommait un « percept ». Transmettre de sensibilité à sensibilité ? L’image (le sens que nous donnons à mot), par opposition au concept philosophique ou scientifique, se construit dans l’inconscient. Il y a une sédimentation sur cette image. Et la compréhension sensible de l’image d’un être par un autre être s’effectue par suggestion. Si l’appel n’est pas reçu, cela signifie que les « âmes » ne parlent pas la même langue intime. Elles peuvent néanmoins comuniquer à d’autres niveaux de préhension du langage et de l’image, mais moins parfaitement ou moins intimement. 
Guy Maddin se sert de Winnipeg, qui est son Pays d’Hiver (il en a la couleur et ce n’est pas un hasard si Maddin aime tourner en noir et blanc), exactement de la manière dont Barrie se sert de Thrums (Kirriemuir), Terrence Davies de Liverpool (Of Time and the Cityou Terrence Malick de l’Amérique ; le nom est différent, mais c'est à chaque fois le même pays, une contrée d’intimité. Que ces lieux existent en réalité, qu’ils aient une correspondance dans le monde réel, ne change rien au processus de fiction à l’œuvre, ne change pas davantage au fait que ces artistes fassent œuvre d’archéologue de leur propre psychisme. Bien au contraire, plus le monde est identifiable ailleurs que dans la fiction de l’auteur (ce que j'appelle une correspondance) plus la fiction est savamment composée et protégée de l’intrusion de ceux qui sont trop prosaïques pour soupçonner que la correspondance n’a aucune importance et n’implique pas la conversion du regard (pour reprendre l’expression d’un cuistre, connu un jour et oublié le même jour), puisque, bien au contraire, il faut fixer du regard la même chose, de la même façon que les autres, sans le détourner, pour deviner, en cillant, la présence de cette tache aveugle dont parlent Merleau-Ponty ou, à sa suite, Derrida. 
Nommer un lieu, le rendre présent et visible, est toujours un acte de démiurge, même si ce lieu possède déjà ce nom avant même que nous ayons l’idée de le dire. Tous, nous possédons un Pays Natal, un Pays où la neige recouvre l’espace et le temps. J’ai donc également le mien, d’où je sors à l’envi cette vision du monde que j’adopte, dans laquelle je m’enroule, que je peins, que je déplie, que je déroule, que j’abîme un peu, que je reprise, jusqu’à ce que tout cela lâche ou bien jusqu’à ce que je me lasse. Si nous vivons assez vieux, nous ne mourrons jamais que de cela : du temps qui ne passe plus en nous, de lassitude. Il arrive toujours un moment où nous n’avons plus la force de souffler contre cette paroi de verre qui nous entoure, à travers laquelle nous regardons le monde, dans laquelle nous nous mirons aussi, pour dessiner notre histoire avec le doigt, sur la buée. L'âme est le mot qui désigne notre effort pour faire vivre quelque chose de plus vaste, de plus grand et de plus profond que notre intérêt immédiat à l'extérieur. L’âme, c’est l’appel déraisonnable au sacré. Nous sommes tous à la recherche d’une âme, d’une âme que nous pourrions dire nôtre, que nous pourrions appeler Home. L’âme, c’est l’endroit où la foi en ce qui est caché en nous fleurit. L’âme, c’est l’astre que nous portons en nous. Il faut toujours rechercher l’âme d’une œuvre, car notre âme a besoin d’autres âmes pour passer dans le réel... 
Un texte – par texte, j’entends aussi bien une œuvre littéraire qu’un film, dans le cas présent, car toute œuvre est pour moi littéraire – est un organisme. Il existe par lui-même. On lui a donné naissance, comme à un enfant, mais il s’agit d’un enfant qui ne changera pas de race ou de règne, qui ne grandira pas ; aussi achevé et génial soit-il, il est un fragment d’enfance, plus il est achevé, plus infantile il est, à condition de prendre ce mot en bonne part. C’est un mort-vivant. Mort, parce que gelé dans ses succès et ses possibles non réalisés. Il est entre la mort et l’immortalité. Vivant, il l’est aussi, dès que le cœur du lecteur se met à battre à l’unisson de la pulsation qu’il devine en lui. Il est détaché de son auteur, il vit une existence indépendante, désormais, mais il en est comme orphelin. Un orphelin subtil et discret. Il porte en lui une zone de manque et de désir, cette déchirure presque invisible qui attire certain type de lecteur (le seul qui mérite ce nom) afin qu’il se mire ce puits creusé au cœur de toute œuvre littéraire par son auteur. Le livre n’est vivant qu’à la condition qu’on lui prête vie, qu’on lui insuffle un peu de fluide, l’eau des paupières du lecteur, la chaleur de son esprit, le souffle de son coeur. 

L’auteur ne peut plus rien pour lui, désormais. Le lecteur peut tout, pour peu qu’il possède l’intuition du texte, à savoir la capacité de reconnaître ce double appel en résonance, du lecteur au texte et du texte au lecteur. C’est le double mouvement complémentaire de ce que j’appelle et ai appelé ailleurs la sirènisation et de la mesmérisation. Sirèniser (le cri du lecteur face au texte, cri qui veut se propager dans le texte ; le faire frissonner ; faire courir l’onde sonore en lui) signifie lancer un appel et chercher un écho de ce cri, de son soi profond, dans l’œuvre, pour la ramener dans son propre champ de pensées et de songes ; mesmériser est le mouvement inverse et veut dire hypnotiser, attirer comme un aimant, c’est le fait du texte sur le lecteur, comme si ledit texte exerçait un pouvoir magnétique sur certains êtres. 
Lire implique un échange entre le lecteur et le texte, à l’image de l’échange qui existe entre les cellules du corps humain. L’acte de lire (ou de voir) est toujours un acte de recueillement, dans tous les sens du terme ; lire, c’est, en secret, écrire ; et, si lire n’est pas cela, ce n’est pas lire, mais effleurer de la paupière et de l’esprit un texte. Épiderme contre épiderme ; peau et  encre contre papier et sang. Sans conséquence. Une caresse sans ricochets. Rien à voir avec l’entreprise de vampirisation du lecteur par le texte et celle de la dévoration du texte par le lecteur. Le reste n’est que simple flirt. De la drague – vulgaire et imbécile. Le texte d’un auteur prolifère à partir d’un motif caché, c’est le monstre du labyrinthe qui tire les ficelles, y compris le fil du lecteur-Ariane… Voir véritablement, c’est voir en sachant déporter son regard vers l’invisible sans faire un mouvement, sans ciller. Ou plus exactement voir le non immédiatement visible,  le soi caché du texte, qui est, par le miracle de la rencontre spirituelle, comme un fragment, un éclat du lecteur. Cette « reconversion » du regard implique un état d’âme qui n’est pas entièrement compréhensible, ou s’il l’est partiellement il vaut mieux ne pas trop lui extorquer ses raisons, de crainte qu’une trop grande conscience n’obscurcisse ce pouvoir, mais répond à une pulsion profonde, à l’instinct profond de celui qui sait lire de naissance. Être lecteur à ce niveau ne s’apprend pas. C’est un don. Une caractéristique qui relève de l’inné. De même en est-il de l’écriture. Cela ne signifie nullement que ce don se suffise à lui-même pour engendrer un lecteur (écrivain). Cela ne signifie nullement que ceux qui en sont privés ne soient pas capables de lire (écrire). Cela n'engage que le nombre de strates ou d'épaisseurs de la conscience et du texte. 
Aimer véritablement, c’est faire coïncider la bordure de mon âme (même si ce mot ne recouvre rien : l’âme, c’est pour dire ce qui danse en moi, ce qui vit en moi, c'est le filament d’une lampe) et la lisière de ton esprit (qui comprend et approuve). Une suture. On ente et on a oublié que c’est enté. La différence entre les véritables lecteurs, les amants du texte, et les simples amateurs qui recherchent un divertissement, un oubli de leur être et de leur existence, réside dans cette différence essentielle : tout lecteur véritable est un écrivain, pas nécessairement en acte, mais virtuellement. Il est le passager clandestin d’un texte qu’il n’a pas écrit, mais qu’il ne cesse de réécrire. Il nidifie dans le texte comme un œuf dans un utérus. Il retrouve de loin en près, de près en loin, un peu de son Pays Natal et un écho de sa Langue Maternelle. L’abominable liseur, par opposition au lecteur, fait une halte auprès du texte – un texte qui lui demeurera à jamais lointain – sans jamais le pénétrer. Il ressemble à ce promeneur surpris par une averse qui s’abrite sous le porche d’une maison inconnue, étrangère, qu’il n’habitera jamais. Le lecteur, lui, élit domicile dans le texte. Il s’y greffe. Il devient un élément de cet organisme et se comporte avec lui comme s’il était l’un de ses membres fantômes, jadis arraché, et désormais restitué. Il en va de même d’ailleurs du traducteur. Traduire ou lire ne consiste pas uniquement à comprendre le sens des mots, à relier les parties entre elles et les parties au tout, à un tout de plus en plus vaste. Il s’agit avant tout d’entendre une voix et de composer un duo avec cette voie intérieure au texte. C’est pourquoi une lecture (ou une traduction) peut être fautive par certains aspects et avoir pourtant atteint l’âme du texte et une lecture cliniquement parfaite peut ne jamais atteindre le motif secret du livre. 
Il existe, selon moi, deux genres de lecteurs : les amants et les amateurs (je reprends cette distinction de l’amant et de l’amateur à Jankélévitch le sublime – philosophe en général conspué par les petits profs de fac qui n’ont pas une once de son intelligence ni de son talent ; inutile de préciser que je fais miens les propos du narrateur de Maîtres anciens quant au professorat : il existe des exceptions, mais elles sont rares). Oublions les amateurs, les liseurs, qui constituent la méprisable majorité (et cela vaut pour tous les autres arts). Parmi les amants coexistent deux espèces bien distinctes : les amants aveugles (conscients de leur nécessaire cécité et, paradoxalement, ce sont ceux qui voient ou lisent le mieux) et les amants qui ne sauront jamais rien de leur aveuglement et qui ne déchireront jamais la dernière épaisseur du texte. Seule la première catégorie m’importe. Il y a là le combat à armes inégales entre la vérité rationnelle de l’amant voyeur et la vérité de sensation de l’amant aveugle. On ne peut ramener au même dénominateur commun ces deux lectures, qui, parfois, se superposent dans un même lecteur. 
Il y a toujours un écrivain caché dans le véritable lecteur. Telle a toujours été ma théorie, implicitement, même si j'ai mis de longues années à la formuler aussi abruptement. Un écrivain n'est pas nécessairement un être qui passe à l'acte, qui va composer un texte et le publier, et la réciproque est vraie : parmi tous ceux qui apposent leur nom sur un objet nommé livre, combien sont des écrivains véritables ? Je gage qu'il n'y en a pas même un pour cent. Je ne songe même pas aux génies littéraires, ni même aux grands écrivains, mais à ceux qui ont simplement une âme d’écrivain. Un écrivain est porteur d'une vision du monde achevée, dans laquelle le monde réel est recomposé bribe par bribe. Il vit dans cette vision du monde qu'il sécrète aussi sur la page blanche lorsqu'il écrit. Je ne parle pas ici de théories de l’interprétation, de lecteur idéal, d’herméneutique ou de choses aussi « techniques » que celles évoquées par Umberto Eco dans cet ouvrage fondamental qu’est Lector in Fabula, par exemple, mais d’un phénomène à la fois plus simple et plus difficile (plus romantique aussi, j’en ai conscience, mais ce qui est littéraire doit être romantique) à exposer, qui est celui de la communion implicite requise entre un texte et son lecteur. Une compréhension non rationnelle, intuitive,  amoureuse en un mot. 
Il faut être épris d’un texte pour en circonscrire le motif final. Je ne dis pas atteindre, car le motif ne s’atteint pas pleinement. Jamais. La relation – faite de tensions, de pertes, de reprises, de doute, de fulgurances, de fracas et de silences, à savoir d’entente profonde et de  rejet – entre le texte, le lecteur et l’auteur serait rompue, si une telle profanation était possible. Le motif est tout aussi inconnu du lecteur que de l’auteur. On ne peut s’approcher que de son halo. Le motif inaccessible est la machine à tisser du texte. 
Il existe de très bons techniciens du texte, des êtres rationnels, capables de démonter l’œuvre ou de dénouer les milliers de fils qui la constituent. Ils me font penser à ces mélomanes très avertis, mais malheureusement incapables de virtuosité. Ils jouissent de leurs découvertes textuelles, mais savent bien qu’ils demeurent hors du texte, même s’ils peuvent s’aventurer très loin dans ses entrailles. Jouir sans jouer est une frustration que l’on ressent chez presque tous ces lecteurs universitaires. Ce sentiment d’échec s’exprime souvent par la froideur et le refus de tout ce qui s’exprime sans méthode, par profusion, de la part des autres lecteurs, ceux qui ne font que ressentir la vérité du texte, presque malgré eux, sans avoir besoin de le sillonner. Pourtant, cette lecture universitaire du critique, du commentateur ou du spécialiste est supérieure, c’est une  lecture  véritable, que je respecte et admire profondément, mais seulement jusqu’à un certain point, car elle n’est à mes yeux, non pas un préalable à la lecture viscérale, la reine des lectures, mais une (immense) consolation de ne point posséder cette dernière. La lecture viscérale est instinctive et rationnelle, mais la raison y est toujours soumise à cet instinct aveugle qui permet au lecteur d’habiter le texte comme s’il s’agissait de sa propre maison. C’est pourquoi il est très difficile de percevoir la rationalité à l’œuvre, à l’arrière-plan, car cette autre lecture s’exprime par fulgurances. Elle n’explique pas, elle affirme. C’est un pouvoir de conviction. Celui qui lit ainsi sait sans avoir appris à chercher où se trouvent les points névralgiques de l’œuvre, ressens sans effort les diverses épaisseurs et perçoit sans les voir les accrocs, devine où se situe la tache aveugle qui permet d’éclairer cet agrégat de mots qui fait un livre. À cette lecture au toucher, il peut ajouter la lecture du légiste, même si cela lui répugnera nécessairement, même s’il souffrira pour ce faire, car cet esprit est rétif à toute forme de méthode, lui qui ne vit l’œuvre qu’inspiré, et sa lecture sera alors forcément indépassable. Du cœur et de l’esprit. Des entrailles et de la pensée rigoureuse. Mais surtout des entrailles. Images dévergondées et concepts. A contrario, le lecteur légiste ne pourra jamais inventer une lecture viscérale. Il est très rare que ces techniciens ou médecins légistes du littéraire atteignent, en plus, l’âme du texte. Cela peut advenir par accident, mais jamais comme une conséquence directe de la méthode mise en pratique. La rationalité extrême exclut d’elle-même l’émotion pure, qui se nourrit du silence qu’elle fait éclore et entretient jusqu’à sa dissipation. Il y a une dissémination non-rationnelle de l'intime. Elle ne peut et surtout ne veut se dire avec les mots de la raison. Maeterlinck exprime cela magnifiquement. Il y a une certaine honte et peur à avouer que l’on se sent élu ou désiré par une œuvre sans avoir accompli aucun exploit pour cela, sans pouvoir donner de preuves de cette appartenance réciproque. Ce qui n’est pas rationnel est inévitablement rejeté du côté obscur de la foi par ceux qui n’ont qu'une méthode rationnelle comme pouvoir. Et si la foi était simplement l'âme du littéraire ?
Au-delà du sens des mots, de la contemplation du style d’un écrivain – qui peut fasciner ou révulser (j’admire infiniment Proust et je le hais, en même temps) –, le lecteur, en marge des diverses émotions qui se produisent dans cette zone indéfinie de rencontre entre un auteur et un lecteur, indépendamment de l’histoire (ou de la non-histoire) qui est y est relatée, l’enjeu de l’écrire et du lire est toujours une présence diffuse qui échappe à la majorité des acteurs extérieurs au texte – lecteurs véritables ou simples liseurs  – amateurs – et c’est précisément cette tache d’obscurité qui est le cœur du texte, l’endroit précis d’où irradie un sens qui ne peut jamais être complètement élucidé, ni totalement circonscrit, mais qui fonde ce qui est mis en lumière, ce qui apparaît clairement dans le texte. Les lecteurs véritables palpent d’instinct cette présence, en perçoivent vaguement les contours, et cette présence est et sera toujours, par nature, davantage perçue par la sensibilité que par l’entendement, même si le raisonnement permet d’approcher cet endroit mystérieux, ce point d’incandescence, la forge du texte. Les autres – les plus nombreux –ne sauront jamais rien de cette existence, quand bien même on les mettrait sur la voie. Il en va de même pour toute forme d’art. 
C’est ainsi que j’ai commencé à aimer le cinéma le jour où j’ai compris (ressenti) qu’un film pouvait être aussi bien écrit qu’un livre, lorsque l’histoire déployée n’était pas le fin mot, le dernier mot du film ; cet amour m’est venu sur le tard et toujours subordonné à cet amour supérieur, celui des images, dont je parlais dans un billet précédent. 
À cet égard, Maddin et Malick agissent comme des révélateurs sur moi...  


Winnipeg mon amour sur Comme Au Cinema

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Bande originale de ce billet : 



vendredi 3 février 2012

"Prolégomènes" au billet suivant...


(Source de la photographie : ici)

The artist is the only one who knows that the world is a subjective creation, that there is a choice to be made, a selection of elements. It is a materialization, an incarnation of his inner world. Then he hopes to attract others into it. He hopes to impose his particular vision and share it with others. And when the second stage is not reached, the brave artist continues nevertheless. The few moments of communion with the world are worth the pain, for it is a world for others, an inheritance for others, a gift to others, in the end. When you make a world tolerable for yourself, you make a world tolerable for others.
We also write to heighten our own awareness of life. We write to lure and enchant and console others. We write to serenade our lovers. We write to taste life twice, in the moment, and in retrospection. We write, like Proust, to render all of it eternal, and to persuade ourselves that it is eternal. We write to be able to transcend our life, to reach beyond it. We write to teach ourselves to speak with others, to record the journey into the labyrinth. We write to expand our world when we feel strangled, or constricted, or lonely. We write as the birds sing, as the primitives dance their rituals. If you do not breathe through writing, if you do not cry out in writing, or sing in writing, then don't write, because our culture has no use for it. When I don't write, I feel my world shrinking. I feel I am in a prison. I feel I lose my fire and my color. It should be a necessity, as the sea needs to heave, and I call it breathing.”

February 1954, The Diary of Anaïs Nin, Vol. 5 (je souligne)




“A hundred years ago, Flaubert in a letter to his mistress made the following remark: « Comme l'on serait savant si l’on connaissait bien seulement cinq  à six livres. »

(…)

We should always remember that the work of art is invariably the creation of a new world, so that the first thing we should do is to study that new world as closely as possible, approaching it as something brand new, having no obvious connection with the worlds we already know. When this new world has been closely studied, then and only then let us examine its links with other worlds, other branches of knowledge.

(…)

Curiously enough, one cannot read a book: one can only reread it. A good reader, a major reader, an active and creative reader is a rereader.

(…)

We all have different temperaments, and I can tell you right now that the best temperament for a reader to have, or to develop, is a combination of the artistic and the scientific one. The enthusiastic artist alone is apt to be too subjective in his attitude towards a book, and so a scientific coolness of judgment will temper the intuitive heat. If, however, a would-be reader is utterly devoid of passion and patience—of an artist’s passion and a scientist’s patience—he will hardly enjoy great literature. 

(…)

There are three points of view from which a writer can be considered: he may be considered as a storyteller, as a teacher, and as an enchanter. A major writer combines these three — storyteller, teacher, enchanter— but it is the enchanter in him that predominates and makes him a major writer.

(…)

In order to bask in that magic a wise reader reads the book of genius not with his heart, not so much with his brain, but with his spine. It is there that occurs the telltale tingle even though we must keep a little aloof, a little detached when reading. (…)”

Vladimir Nabokov, “Good Readers and Good Writers” in Lectures on literature (je souligne)


(Source des images de Nabokov : ici)

mardi 31 janvier 2012

Minuscule histoire d'un quasi-fantôme


Quelle est la fin de tout ? la vie, ou bien la tombe ?
Est-ce l'onde où l'on flotte ? est-ce l'ombre où l'on tombe ?
De tant de pas croisés quel est le but lointain ?
Le berceau contient-il l'homme ou bien le destin ?
Sommes-nous ici-bas, dans nos maux, dans nos joies,
Des rois prédestinés ou de fatales proies ?
Ô Seigneur, dites-nous, dites-nous, ô Dieu fort, 
Si vous n'avez créé l'homme que pour le sort ?
Si déjà le calvaire est caché dans la crèche ?
Et si les nids soyeux, dorés par l'aube fraîche,
Où la plume naissante éclôt parmi les fleurs,
Sont faits pour les oiseaux ou pour les oiseleurs ?

Victor Hugo, Les Voix intérieures, 24 mars 1837

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Dimanche, nous visitions un salon d'antiquaires, à la recherche d'une énième bibliothèque (que nous avons trouvée), lorsque mon regard heurta une image posée dans un coin, au ras du sol ; je fus captivée par une photographie richement encadrée et je ressentis soudain un appel, cet attrait violent et familier pour la fiction que, certains jours, il me semble trop bien connaître ( non pas comme une seconde nature, mais bel et bien comme ma nature) ; naquit en moi l'étrange besoin d'adopter l’éternelle fillette placée ainsi sous verre ; naquit en moi l’envie d’enlever l’enfant prisonnier de cette petite morgue transparente ; naquit en moi le désir de déchirer ce cocon d’hibernation. Il y a quelque chose de fou dans cette séduction.  Mais la fiction est toujours délirante. La photographie permet en quelque sorte à mon propre écho de revenir vers moi. Peu importe l'image. Il faut un support. L’enfance et la vieillesse sont les deux seuls règnes qui m’intéressent. Ils sont l’avers et l’envers de l’existence humaine. Ce qui se passe entre ces deux saisons m’est la plupart du temps indifférent. Je ne suis rien d’autre qu’une petite fille et une vieille femme, et ces deux-là sont inséparables. Je suis ces deux êtres à la fois, selon le biais par lequel on me prend ou me quitte. En somme, je ne m’intéresse qu’au vieillard qui a fait éclore la petite fille que je fus, que je suis toujours ; je ne prodigue de tendresse qu'à cette âme ancienne et robuste incarnée dans une petite fille aux nattes brunes, qui ne savait pas jouer et qui effrayait les autres ; je ne me soucie que de cet enfant enchâssé dans la petite vieille que j’ai toujours couvé, comme une mauvaise fièvre. La photographie possède sur moi une forme de pouvoir énonciateur et destructeur. Elle dit à la fois que le passé est révolu, mais elle l’empêche d’être tout à fait passé ; elle lui donne la force d’une trace, comme si la nostalgie pouvait se solidifier en quelque endroit, en un objet dur et durable, alors qu’elle n’est qu’un courant, alors qu’elle n’emprunte que les mille visages de l’onde. Une photographie, c’est un miroir ou un témoin. De quoi ? Je ne sais pas exactement ou je ne le sais pas assez clairement pour le dire. Probablement des ombres et de la lumière qui passent entre nos fentes, sans même que nous nous en apercevions. Une image, c’est comme un livre, cela ne se suffit pas. Il faut toujours d’autres yeux. Nous sommes toujours trop myopes pour voir ce qui doit être vu. Mesure salutaire de sauvegarde personnelle. Roland Barthes, qui écrivit un livre prodigieux sur la photographie, La Chambre claire, a ces mots sublimes à propos d’une photographie d'André Kertész : « Ce jeune garçon pauvre qui tient un jeune chien à peine né dans ses mains et penche sa joue vers lui, regarde l’objectif de ses yeux tristes, jaloux, peureux : quelle pensivité pitoyable, déchirante ! En fait, il ne regarde rien ; il retient vers dedans son amour et sa peur : c’est cela le Regard. Or, le regard, s’il insiste (à plus forte raison s’il dure, traverse, avec la photographie, le Temps), le regard est toujours virtuellement fou : il est à la fois effet de vérité et effet de folie. (…) Tel serait le « destin » de la photographie : (…) elle accomplit la confusion inouïe de la réalité (« Cela a été ») et de la vérité (« C’est ça ! ») ; elle devient à la fois constative et exclamative ; elle porte l’effigie à ce point fou où l’affect (l’amour, la compassion, le deuil, l’élan, le désir) est garant de l’être.» (Je souligne en rouge.)
Traverser le Temps, ce que nous ne pouvons jamais faire. C'est le Temps qui nous traverse, pauvres papillons épinglés que nous sommes... La photographie a ce pouvoir et c’est pour cela qu’elle me trouble autant, car je le ressens intensément, comme si cette évidence s’enfonçait en moi avec la force d’une pointe. Je perçois cette folie dont parle Barthes. Et cette émotion ressentie dimanche dernier n'a d'autre explication à mes yeux que les mots de Barthes dans ce passage. 
Lorsque j’eus envie de cette photographie que je ne trouvais même pas belle, il ne s'agissait nullement d'un désir de possession, mais d'un irrépressible besoin de contempler le portrait à loisir, d'entretenir avec lui quelque conversation à la dérobée qui m'apprendrait pourquoi je m'attache parfois si viscéralement aux inconnus, aux choses étrangères.  Quel détail de cette image m’avait bouleversée à ce point ? (Le regard, bien sûr. Puis la petite chaise. À moins que ce ne fut d’abord la petite chaise, mais dans ce cas ce n'était que pour me préserver de ce regard, de la folie propre à ce regard qui, à force d'être contemplé, me contemplait en retour, de son passé, transformant mon présent en un presque irréel). Il me semblait peut-être, pour quelque obscure raison, que le portrait pourrait m’apprendre un secret sur mon propre secret. Impression tout à fait déraisonnable, probablement romanesque, mais tenace. Séquelle plausible d’une enfance qui ne possède presque aucune image de son passé, de cette première enfance que l’on oublie, mais sur laquelle tout se fonde, et qui se voit alors contrainte de dérober les souvenirs des autres, les mots doux et les aveux putrides d’inconnus, afin de garnir une mémoire – blanche au premier quart. Lorsque j’écris, les mots ne m’intéressent pas beaucoup. Les mots, les idées, les concepts viennent toujours en retard ou pour masquer (justifier) le fait que seules les images qui viennent à moi, par vagues, m’importent. Ce qui m’intéresse, c’est d’entendre cette musique que tout homme a en soi dont parle la Portia de Shakespeare, voix à laquelle fut sensible mon cher Victor Hugo, qui espérait que ces mots seraient « l’écho, bien confus et bien affaibli sans doute, mais fidèle (…) de ce chant qui répond en nous au chant que nous entendons hors de nous. Au reste, cet écho intime et secret étant (…) la poésie même (…) » (Les Voix intérieures) Or je n'entends cette musique qu'inspirée, ivre d'images. Il faut que je sois déportée par l'image, que je sois hors de portée de ce cri, qui n'est pas encore chant, et qui sort malgré moi de mon âme.
Ce petit air d'ennui ou de défi, la pose au profil ambigu, une presque moue, la petite chaise Dagobert, tout me plaisait dans cette composition. Il n’y avait rien à détailler. L’ensemble était la réponse. 
Au moment d'acheter l'objet, l'antiquaire (une femme sans la moindre féminité, laide à rebours, à force d’être fade), qui en était encore propriétaire pour quelques instants, eut envie de m'en dire plus sur la provenance de cet objet. Les antiquaires et les brocanteurs sont des archéologues. Ils collectent les traces du vivant et, ce faisant, raclent les grands fonds humains. Sont-ils parfois conscients de la valeur réelle de ce qu’ils marchandent ? Ils mettent à prix l’âme d’êtres humains, ou plus exactement des fragments d’âme. Il y a quelque chose qui tient au sacrilège de vendre et d’acheter ces choses-là. 
Je n’aime pas savoir l’origine des objets que je glane. Je préfère leur inventer une genèse, faire comme s’ils étaient surgis de mon existence. Je les ai trouvés, alors ils sont mes sécrétions. Je lui en voulus d’abord de faire une confession que je n’avais en rien sollicitée. Elle m'apprit que cette enfant dans le cadre était maintenant âgée de 90 ans, qu’elle était toujours en vie, et que sa fille l'avait mise en maison de retraite (euphémisme pour ne pas dire "débarrasser le plancher" ou "placer"), puis avait vendu le contenu de la maison et la maison elle-même, sans rien conserver, pas même cette photographie de sa mère, pas même une autre photographie, également en vente, qui représentait l'indigne fille au temps de sa superbe jeunesse. Tout à coup, j'eus envie de revenir sur la vente, de lui jeter le portrait à la figure, et de partir sans lui, tant cette histoire m'avait bouleversée. « Quelle sorte de fille peut faire cela ? » Une fille très malheureuse ou très méchante. Ou simplement absolument indifférente, d’une indifférence que je ne peux même pas me figurer, car tout à fait incapable de l’éprouver. « Quelle mère peut donner envie de faire cela ? » est une autre question possible, même si en élisant cette photographie (et non pas celle de sa fille, qui ne m’avait pas appelée), j’avais déjà choisi mon camp. 
Je sentais – non, je le savais parfaitement – qu'à chaque fois que je regarderais cette image pour laquelle mon esprit avait déjà trouvé, quelques secondes auparavant, une place dans notre home, je songerais à sa provenance, à son double, qui attendait la mort, dépossédée de tout, dans un endroit sans espoir ni grâce, passagère au long cours de l’enfer. Ce fut ma première pensée. La deuxième fut de retrouver la légitime propriétaire de la photographie afin de la lui restituer. Mais ne m'exposai-je pas à lui faire encore plus de mal, si elle ignorait que sa fille avait vendu ce souvenir ? Je renonçai, soulagée de ne pas avoir à affronter cette mise en demeure de mes sentiments. La troisième pensée fut la bonne : je décidai de conserver cette photographie, de l'aimer, de devenir en quelque sorte la gardienne d’un souvenir qui ne m’appartenait pas. Il y a en moi quelque chose de Julien Davenne. Ce n’était pas la première fois que je devenais la marraine d’objets perdus ou abandonnés. Certains mourants m’en ont confié, comprenant probablement que je leur donnerais un peu plus de temps, le mien. Éternité provisoire. 
Et c’est ainsi que la petite fille trouva un autre domicile, chez nous. 
Ce propos me ramène nécessairement (oui, nécessairement, car lorsque l’on connaît un peu mes obsessions, les thèmes de mon écriture, celle qui jaillit sur la page ou dans la vraie vie, qui est de toute façon moins vraie que celle que je vis entre les mots que je dégorge, il est impossible qu’il en soit autrement) au très beau film de Leo McCarey, peut-être son plus beau film, Make Way for Tomorrow (Place aux jeunes) et, définitivement, son film préféré, qui servit d’inspiration au Voyage à Tokyo d’Ozu (magnifique, mais loin d’être aussi sublime que le film de McCarey). 


Vous qui me lirez peut-être, ne jetez pas vos parents dans une maison de vieux, ne les refilez pas à Atropos, lorsque l’heure vous semblera venue. Vous n’avez aucune excuse, aucune raison, sinon celles de l’égoïsme, du quant-à-soi, de l’indifférence. Pas de place, pas d’argent, pas de temps. Je connais l’éventail de toutes les excuses possibles que notre époque considère comme fort légitimes et donc tout à fait acceptables pour le commun des mortels. Lorsque l’on aime véritablement, aucune d’entre elles ne tient debout. Nulle mauvaise foi ne rend assez aveugle à cette évidence. Je trouverais encore plus noble et plus décent de la part de ces gens-là de tirer une balle dans la tête de ceux qu’ils prétendent aimer et dont ils se délestent, sous prétexte que c’est le jour de sortie des monstres et qu’il faut se débarrasser de ces encombrants ! Mais ils sont également trop lâches pour cela. La chose la plus drôle à ce sujet que j’aie jamais entendue est la suivante : « Je ne vais pas voir ma mère à la maison de retraite, cela me brise le cœur. » Really? 


{Mon projet billet contiendra la troisième et dernière partie consacrée à "La naissance du monde", réflexions éparses sur The Tree of Life et My Winnipeg...}

jeudi 12 janvier 2012

Nota Bene

Voir ce billet des Roses de décembre I, où j'évoque une publication barrienne...

mardi 10 janvier 2012

"There are two ways through life: the way of nature and the way of grace. We have to choose which one we'll follow."


LA NAISSANCE DU MONDE
"Celui qui vaincra, dit le Seigneur, je lui donnerai à manger du fruit de l'arbre de vie."(L’Imitation de Jésus Christ, Livre II)
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Où il sera question de Terrence Malick, de Guy Maddin, de Heidegger, de Nabokov et de quelques autres… (suite du précédent billet)
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II/ III



                Pour l'enfant qui est toujours en l'homme, la nuit demeure la couseuse d'étoiles.
                                                                     Elle assemble sans couture, sans lisière et sans fil. 

Martin Heidegger
 Pour servir de commentaire à « Sérénité », 1944-1945, 
publié en 1959 in Questions III / IV


Je me suis toujours sentie orpheline. Je l’ai été, mais si je ne l’avais pas été, cela n’aurait rien changé. Dieu m’a manqué toute ma vie. Il me manque encore, mais moins, ou autrement. J’ai décidé qu’Il était là où j’aime, dans la simplicité et la solidité d’une présence, mais aussi dans l’attente crée par l'absence. Il est cette tache aveugle en moi, ce mystère effroyable et doux.
Il ne tient bien qu’à nous de revenir sur nos pas pleurer tous ceux que nous avons tués ou abîmés par notre indifférence. Il tient encore à nous de vider la coupe où s’égoutte, nuit après nuit, la sanie de ce corps las et de cet esprit flétri d’avoir tant été sans avoir vécu. Un enfant n'oublie jamais le premier royaume qu'il a fait surgir de ses nuits, luttant contre les monstres nés des vapeurs  de l'effroi et de la royauté de l'imagination. Un être grandi ferme les yeux. En nous, il  y a toujours une multitude de petits cailloux blancs. L'enfance ne passe jamais. On n'avale jamais tous les petits cailloux.
Nous revenons du Pays d’Hiver ; nous y retournerons à l’extrême fin ; le choix n’est pas permis : nous appartenons à ce lieu, mais il ne nous appartient que le temps d’une saison, celle de l’enfance. Nous ne quittons jamais le Pays d’Hiver. C’est lui, qui, un beau jour, nous abandonne, glisse et tombe derrière nous comme une peau morte, sans bruit, sans que notre conscience puisse retarder ou empêcher cette chute. On ne se prémunit jamais contre le fait de grandir, de passer, lentement et maladroitement, en s'écorchant un peu, entre le chas de chaque saison. Et ceux qui le refusent sont les plus à plaindre, car au lieu de partir à l’aventure, à la conquête de leur soi, dans le danger, dans le froid dépouillement de l’âge, ils demeurent tétanisés face à des impossibilités qu’ils nomment idéaux, ils sont des brassées de poussières tournoyantes sur elles-mêmes. L’enfance passe et ne passe pas. Mais elle passe mieux, si on reconnaît sa nature : un privilège qui ne dure pas ; une malédiction qui nous poursuit sans relâche, mais ne nous atteint guère, désormais. Les plus chanceux d’entre nous sont, non pas ceux qui miment, mais ceux dont la peau est tatouée sans honte par l’enfance, ceux qui savent encore jouer, ceux qui ne mentent pas : ils ne peuvent mentir, car ils sont inconscients de cette grâce étrange qui leur colle encore à la peau. 
"There is a game and play in the children's world which is a training ground for fantasy and imagination. When this is not killed in childhood it creates the artist and the inventor." (Anaïs Nin)
Dans la catégorie des mimes, je songe à cette pauvre fille que j’ai appelée, sans y croire pourtant, amie pendant des années, une fille toujours en rut, qui hurlait encore l’enfance, sans jamais comprendre que précisément son cri était celui d’une adulte qui avait perdu jusqu’à la vérité de l’enfance qui vivait encore en elle avant qu’elle ne la fardât et ne la tuât à force de mensonges. L’enfance les a quittés un beau matin, très vite, les abandonnant les mains vides et le cœur à jamais froid, alors ils essaient de se couvrir d’écailles qu’ils ramassent dans les champs brûlés de l’enfance  pour masquer, combler, leurs tout petits trous. Les stigmates sont pourtant ce qu'il y a de plus beau, de plus vrai, de plus pur en nous.  Ce qui nous reste de l’enfance est aveugle, mais éclaire. On peut le penser, mais jamais le connaître. On peut l’effleurer, mais jamais l’aborder. C’est cette distance et cette impossibilité que je nomme art. Une zone de création et de perte. Un consentement et une déchirure. 
Un jour, j'ai rêvé. J'ai rêvé d'une enfant qui jouait et qui refusait qu'on la regardât jouer, pas plus qu'elle ne consentait à ce qu'on la regardât vivre dans sa différence d'enfant. L'enfance est la race des seigneurs et des dieux. On baisse les yeux devant le sacré. Seul un enfant peut regarder un autre enfant sans que le regard ne soit offensant. Il faut comprendre que l'enfance est un monde impénétrable pour qui se tient à sa limite, qui est tout autant temporelle que spatiale. Penser l'enfance en n'étant plus un enfant est l'étrange et l'étranger tout à la fois, par excellence. C'est aussi troublant et abyssal que la pression de la pulpe d'un index sur un fragment de peau de l'être aimé à qui l'on n'a encore rien avoué. Le sacré est intouchable, même si on le caresse. C'est tout le sens de l'inexprimable. On a tous vécu ça. En secret. Il faut que ça reste secret pour que ce soit ça, d'ailleurs.  Dès qu'une épingle pique le secret, ça part, ça devient des mots qui trahissent, qui travestissent. «Du passé, c'est mon enfance qui me fascine le plus ; elle seule, à la regarder, ne me donne pas le regret du temps aboli. Car ce n'est pas l'irréversible que je découvre en elle, c'est l'irréductible : tout ce qui est encore en moi, par accès ; dans l'enfant, je lis à corps découvert l'envers noir de moi-même, l'ennui, la vulnérabilité, l'aptitude aux désespoirs (heureusement pluriels), l'émoi interne, coupé pour son malheur de toute expression. » (Roland Barthes par Roland Barthes)
L’enfance n’existe que pour les adultes. Dès que l’on dit le mot « enfance », on n’est plus un enfant, on s’exclut par cette simple et inoffensive (croit-on) dénomination. Les enfants ne sont pas des enfants. Ils sont, pleinement, sans restrictions ni questions quant à leur race. On perd cette plénitude très vite. Faut-il encore le répéter ? 
Ceux qui, à l'image de cette fille dont j'étais lointainement proche, miment l'enfance en prétendant ne pas l'avoir perdue ou ne rien avoir perdu d'elle, les colporteurs et les bonimenteurs de l’enfance, ils sont simplement lâches et petits. Ils s’inventent des vies, ils copient, mais prétendent sans cesse être copiés, car ils n’ont pas de vérité propre. Ils adoptent ce qu'ils croient original chez les autres, ils sont stériles. Nous connaissons tous de tels êtres. Nous avons peut-être manqué de l’être également et c’est pourquoi nous les appelons parfois amis, avec superlatifs et majuscules, afin de rendre l’illusion plus imposante, pour soi et pour les autres, mais ne les aimons pas vraiment, pas plus qu’ils ne nous aiment. Ils ne sont qu’un support pour nos fictions, la toile blanche d’un théâtre humain où faire danser nos délires et expérimenter des sentiments que l’on n’éprouve pas, mais que l’on fait vivre devant soi, comme s’ils étaient des atomes détachés de nous-mêmes, marchant et valsant à la baguette. Cette fausse amitié cesse le jour où le mensonge clair, tacitement accepté entre les deux partenaires de jeu – cette zone d’échanges acceptables –, vire au mensonge dissimulé, lorsque l’un se retranche dans le cynisme et joue de l’autre avec le désir de le blesser, de se l’asservir, sans rien offrir en échange, sinon la vague répétition d’une image de soi dupliquée à l’infini et qui perd couleur et forme à chaque copie. En général, celui qui croit tellement au mensonge déployé qu'il en présuppose l'aveuglement de l'autre est toujours perdant, car il est a été dévoré par cette illusion en lui donnant chaque jour à manger un peu de soi, tandis que l’autre est toujours demeuré en retrait de l’émotion véritable… Cette relation, cette amitié dénaturée,  cette amitié artificielle, ressemble étrangement aux rapports que nous entretenons avec l’existence, avec notre existence si brève. Un jeu de dupes, mais de dupes qui consentent à l’être, jusqu’au jour où l’une des dupes se révèle un peu moins dupe que l’autre…  Nous entretenons tous une illusion vitale. Notre existence est une illusion, une toile que nous peignons. 
Le Pays d'Hiver, tel que je le nomme ici, sur cette page, est le pays de l'enfance, le pays originel, là où tous les possibles sont gelés, dans de vastes réservoirs, où des myriades de personnages endormis attendent que nous les regardions en face, sans ciller, pour renaître – des personnages que nous épouserons ou non, mais que nous n'oublierons jamais tout à fait puisque nous les avons rencontrés, puisque nous les avons tirés de nos propres limbes. Ils furent nos jouets, jadis ; ils sont nos regrets, désormais. Il ne tient pourtant qu'à nous d'être encore ce roi inconsolé d’avoir perdu son pouvoir absolu ou bien ce maître du temps, sauvage et innocent, qui jouait aux billes ou aux osselets avec les heures et les jours. 
Soyons sages et brutaux. Laissons là ce qui n’est pas véritablement essentiel ; et ce qui est essentiel, c’est simplement de vivre en choisissant avec sévérité et clairvoyance entre ce qui augmente notre puissance d’exister et entre ce qui l’amoindrit. Vérité spinoziste. 
Je hais le divertissement et le mensonge. Je hais tout ce qui me sépare de ma vérité. Je hais tout ce qui m'éloigne de cet horizon qui me coupe en deux. Je hais tout ce qui m'empêche de voir clairement au fond de moi. Je hais tout ce qui prétend me distraire de la pensée de ma mort prochaine. 
Le premier cri, celui de la naissance au monde, est à chaque fois le premier cri du monde. Le monde tout entier naît dans ce souffle-là, dans cette étrange agonie de l'éternité revécue devant nous, témoins peu dignes de foi, à chaque fois qu'un malheureux enfant sort du ventre d'une femme. 
Mais ce n’est pas notre premier cri. Notre premier cri est poussé en même temps que le battant de cette porte-fenêtre qui sépare l’Ailleurs du présent, dès lors que l’on comprend que l’on est perdu pour de bon : le chemin est barré, car le temps ne passe qu’une seule fois au même endroit et on ne rencontre qu'une seule fois son reflet dans le regard de l'être aimé. Le seul choix possible est de continuer à avancer, lorsque l'on a compris que l'on est perdu. Que l’on traîne savate ou que l’on s’élance, élégant et fragile, importe peu. Il faut aller là-bas pour s’y briser avec la force aveugle d’une vague ou celle d’un homme qui tombe de l'arbre de l'enfance. Si l’on n’avance pas, on pourrira sur place comme bon nombre d’entre nous, en particulier ceux qui refusent jusqu’à l’idée de transformation. Ceux-là demeureront des imitateurs d’eux-mêmes, condamnés à mimer sans relâche ce qu’ils ont cru apprendre un jour lointain, dans l’enfance. Ils ne voient plus très clair à travers le souvenir épuisé, mais ils froncent le regard pour s’attarder encore, frottant leur visage sur le voile, posant l'oeil sur les trous, sur une image déformée – presque laide. Mais, à force de refaire sans cesse le même geste, d’étreindre la même pensée et de copuler avec les mêmes joies, il ne reste rien à vivre ni à aimer. Même les joies les plus grandes s’épuisent. Personne ne peut refuser de grandir, personne ne défie le temps ni la mort ; et surtout pas Peter Pan, mais laissons cette illusion à ceux qui ne savent pas lire ou vivre – les deux mots sont synonymes pour moi. Ce qui ne grandit pas en Peter, comme en certains d’entre nous, c’est simplement ce qui était déjà tout à fait achevé au premier jour, ce qui est éternel, et donc parfait, en nous : la foi. Avoir foi, c'est avoir une âme. Il faut donc élire avec soin l'objet de cette ardente foi. Il faut faire l’expérience de perdre et de se perdre. Être perdu est une chance. Beaucoup d’entre nous ne le sont jamais et ne le serons jamais, car ils ne voient pas réellement les paysages dans lesquels ils sont enroulés. Ils s’imaginent être un élément détachable, souverain, de ces paysages imaginaires qu’ils ont élus comme foyer (home disent les Anglais – mot magnifique, intraduisible) ; ils croient que ces décors sont simplement faits par et pour eux, pour embellir leur existence, quand en vérité ils ne sont qu’un grain de couleur de cette mosaïque d’images dont ils ne percevront jamais le motif final – motif auquel ils participent pourtant, en aveugle, en repassant et estompant les contours de ce qui leur apparaît sous la forme d'une tache. Mais ils ne maîtriseront jamais entièrement l’image finale. Ils touchent du bout des doigts l’image, la regardent parfois, mais ne voient jamais de très près l’étoffe, le tissage de cette étoffe, le derrière de l’image.  
On revient sans cesse sur ses pas. On refait le tour de son petit monde sans le moindre repos. Sans conscience, parfois. Le voyage varie imperceptiblement – l’itinéraire est le même, les routes sont les mêmes, tracées en biseau et solennelles, le paysage seul se poudre à blanc et semble à la fin se dissoudre devant nous ; ce ne sont que d’infimes variations, mais ce sont ces variations qui nous donnent la mesure, si l’on y prête garde, de notre changement : le regard se voile, le cœur s’étiole et la démarche n’est plus aussi précise ou hardie qu’elle l’était hier. Plus on sait où l’on va, moins on a la force d’y aller. On s’est épuisés en répétitions inutiles et on est vaincus lorsque le moment du combat véritable se présente. On ne le sait que trop tard. Ce que l’on gagne en certitude ou en solidité, on le perd à égalité sur la balance du désir et de la foi. Il faudrait tout à la fois avoir l’âme usée d’une vieille personne et l’exubérance physique et morale d’un enfant, pour ne pas passer à côté de soi. Cela ne se peut jamais tout à fait. On consent donc à cet échec existentiel en fermant les yeux. 
Lorsque j’ai visionné le très beau film de Terrence Malick, The Tree of Life, il y a quelques semaines, j’avais dans l’idée d’écrire quelques impressions / sentiments, mais j’ai renoncé à cela. 
Il y a quelques mois, j’avais également renoncé à écrire un texte afin de célébrer l’avant-dernier (Keyhole est sorti depuis) film de Guy Maddin, My Winnipeg
J’ai renoncé à beaucoup de choses dernièrement ; j’ai décidé qu’il était temps de me délester de tout ce qui alourdit ma démarche ; et le sentiment de ne pouvoir atteindre la raison suffisante d’un film, d’un livre, rend donc tout discours inutile à mes yeux. Si je ne peux l’écrire, il faut le vivre. Cela revient au même pour moi. Alors, vivons, ici et ailleurs ! 
Je n’ai plus besoin de semblants ou d’approximations. Et cela vaut tout autant pour ce que je vis que pour ce que j’écris. J’ai franchi une étape et je ne peux revenir en arrière, car j’ai brûlé tous les ponts qui m’ont permis d’arriver à cette place. Ne reste plus qu’à choisir entre une confortable et apaisante vision de l’avenir ou bien se prendre de folie et d’amour pour le risque et tout remettre en jeu, une fois de plus, pour la dernière fois. Ce qu’il convient d’abord de faire, c’est d’affronter la peur de ne pas être à la hauteur – on ne l’est jamais, si l’on est sincère et suffisamment exigeant avec soi – et accepter, une fois pour toutes, de reconnaître certaine caractéristique littéraire – banale, mais inavouable si l’on considère sérieusement ce qu’elle révèle sur ma nature. 
Je prends pour miroir toute œuvre d’art qui m’importe et tout n’est que prétexte à la coloration ultime de mon être. Une oeuvre est toujours pour moi un bain révélateur. 
Je ne parlerai donc pas de Malick, ni de Maddin ; je ne parlerai que de moi, de ce qui en moi vit et parle, nourrissant le film autant qu’il me dévore, le révélant moins qu'il ne me donne consistance, comme je l’ai toujours fait. En cela, je ne suis absolument pas différente des autres ; mais j’ai cette conscience que, probablement, peu ont, et une conscience portée à un degré extrême, presque insupportable. 
 Lire est chez moi, avant tout et presque essentiellement, un verbe (acte) intransitif. Je ne lis pas ; je me mire. Et cela vaut pour toutes les autres formes d’art auxquelles je suis sensible, puisque je ne suis en quête que d’une seule chose : la reconnaissance de ce que je porte en moi, comme si ce moi insaisissable avait été fragmenté à la naissance, comme si ses milles de ses brisures avaient été dissimulées aux quatre coins de l’univers, en d’autres places, en d’autres lieux – en d’autres êtres. Je recherche ma vérité dans la beauté, en laquelle je dépose toute foi. "Every thing possible to be believ'd is an image of truth." (William Blake)
Il faut toujours dire la vérité, même si la vérité n’existe pas hors du monde auquel on donne naissance en vivant. C'est notre regard qui donne naissance au monde, car le monde n'existe que pour Dieu, s'Il existe, et non pour les hommes.
L’honnêteté, le regard de ce troisième oeil en nous, est le premier mouvement vers la vérité. L'honnêteté, je m'en rends compte chaque jour, désempare ceux à qui elle s'adresse, quand ils savent encore la reconnaître. 
Elle prévient de tous les désagréments, sauf de cette contrainte : lorsque l’on commence à exposer sa vérité, on ne connaît aucun répit. Il faut retoucher sans cesse le portrait, car la vérité est en mouvement et le portrait toujours en retard de ce réel qu’il veut figer. 
Anaïs Nin, dont je lis, en anglais puisqu’elle l’a rédigé en anglais, le Journal (publié mutilé), est un compagnon extraordinaire. J’ai enfin trouvé en elle ce que je recherchais en d’autres, sous couvert, par exemple, de deux amitiés qui n’étaient, je m’en rends compte à présent (ou plus exactement je consens à me l’avouer à visage découvert), que des motifs pour tester dans le réel, à âmes ouvertes, ce que je ne pouvais expérimenter alors seule sur la page blanche. Une amitié française et une amitié américaine, sur le mode du duel. Une amitié féminine et une amitié masculine : l’une m’apportant pour que je les contemple le déni et la haine du monde, l’autre m’apportant pour me façonner à son image l’affirmation et l’indifférence du monde. Je ne fus pour rien dans ces amitiés. Je les ai laissé faire, dans le fond, m’accordant avec leurs auteurs sans grande peine, tirant d’elles quelques images, quelques fragments de ce moi dont je suis en quête et qui se réverbéraient en elles. Mais ce qui me fait toujours fuir, en ce monde, c’est le moment où l’on essaie de me forcer, où l'on croit me posséder ou se jouer de moi. Je suis comme un vieux meuble avec plusieurs tiroirs secrets qu’il convient de faire semblant d’ignorer si l’on ne veut point me perdre à jamais. Personne ne peut ouvrir ces tiroirs. Moi-même j'y prends garde. On ne peut rien dire de soi, même avec des métaphores, des images, des comparaisons, des déplacements ; on ne peut rien dire de soi, même avec l’art ; et on ne peut rien dire non plus sans ces artifices, car plus on s’approche de soi, plus on est en danger de s’enfoncer encore davantage dans les couches extérieures de ce noyau infragmentable ou les diverses fausses issues de ce labyrinthe. Il y a, pourtant, un guide. Cette voix que l’on entend au loin. On écrit pour l’entendre pleinement au moins une fois, de très près. Le secret de l’écriture, c’est cela et rien d’autre. Entendre distinctement. C’est le fin mot de tout art et même de toute relation aux autres : s’approcher le plus près possible d’une mélodie porteuse de notre secret. Dans l'espoir d'entendre cette voix, on peut être prêt à tout, même à arracher les plumes d'un paon ou le coeur d'un ami. Mais souvent, comme dans le cas de ces deux semblants d'amitié, il ne s'agit que de déchirer un maque recouvrant un visage sans émotion réelle ou d'effacer les peintures sauvages qui dissimulent une face ordinaire, qui n'a d'original que le degré de sa fausseté. Il faut tuer la Gorgone déguisée en sirène. Ce n'est guère difficile ni douloureux. C'est une expérience essentielle, existentielle, qui a tout à voir avec le travail de fiction. On crée une amitié, lorsqu'elle est fausse, comme on écrit un texte. Cela ne tient qu'à nous, ou bien plus qu'à l'autre. Même si l'autre en fait autant de son côté. On poétise. On n'aime pas. Il m'est arrivé de vivre vraiment certaines amitiés à rebours, lorsqu'elles étaient mortes, avec le privilège d'en connaître la fin. Je les vivais au présent, en me tenant à distance, en spectateur. Je les vivais au passé en connaissance de cause. C'est tout le contraire de ma façon d'aimer les livres et les films. Intus et in cute
Il est peut-être tout à fait vain ou impossible de parler des films qui nous sont essentiels. Le film de Malick, The Tree of Life est précisément tel que l’on ne peut pas en parler sans le trahir, car il n’appartient pas au registre du discours, mais à celui du ressenti le plus profond.
J'aurais aimé avoir la foi. Brûlée vive. Je suis curieuse de ce sentiment ou de cette émotion que je devine, mais qui ne m’atteint pas pleinement. 
Je suis née sans foi. J’ai reçu ce que j’ai longtemps cru être une malédiction, mais qui est peut-être la grâce véritable : la liberté de conquérir et de remettre, sans cesse, en jeu mon salut. Incomplète et incomprise je suis, et mon travail ne fut jamais, jusqu’à présent, que celui d’une couturière, laborieuse et constante : je voulais refermer sur moi cette aube trouée, menteuse, porteuse de mensonges et de songes nacrés. J’étais une perle sans coquille. Je voulais que l’on s’empare de moi. 
Je suis née sans autre foi que celle, humaine, de la beauté et de la vérité, cette émotion qui saisit et dépossède de soi. Peut-être n’en existe-t-il pas d’autres, mais qui osera le dire ? Il est facile d’être athée et d’exprimer ce manque ou cette fermeture en soi à l’Autre et à l’Ailleurs. Il est impossible de dire la foi, qui a peut-être mille visages, et n’exprime pourtant qu’un seul et unique trait : une béance, une place vacante en soi. La foi n’est peut-être rien d’autre que cette absence ressentie si fortement qu’elle œuvre plus pour nous qu’une présence dont on est certain. 
Toute ma vie, depuis ce premier jour sur terre, je crois n’avoir jamais mieux vécu que pour ressentir cette certitude se poser sur mon coeur et cette main venir dans le néant pour m’y cueillir et envelopper de sa chaleur et de sa protection mon esprit. 
Cette foi, je ne l'ai trouvée qu'en un être, mon mari. Cette foi, je l'ai ciselée et apprivoisée dans mon travail, qui a toujours été celui d'un très modeste forgeron des mots, que je lise ou que j'essaie d'écrire. Peut-être bien que la foi en Dieu ressemble à tout cela, mais je n'ai jamais ressenti cet abandon de soi bienfaiteur qu'en un être, un humain, qu’en des choses à la fois banales et extraordinaires, les mots. 
Je n’ai jamais aimé que les mots qui engendraient en moi des images porteuses d’un royaume où seuls quelques-uns, sans mot dire, nous pénétrions, se sachant complices à la simple lueur d’un regard, en un geste d’harmonie et de concordance.  
Ce déploiement de la rose, que j’évoquais tout à l’heure, ce déploiement de la nature tout entière, s’oppose bien entendu au questionnement de l’homme, qui n’agit que pour apparaître dans le regard de quelqu’un, ne serait-ce que le sien… La nature elle-même, pourtant, induit le logos qui ouvre la fenêtre de ce regard. La tragédie est immanente et toujours imminente pour l’homme. 
Tout ce qui précède avec fracas et désordre me conduit, non pas à exposer ou à tenter de rendre raison au plus beau film de l’année passée, The Tree of Life, mais à simplement en évoquer la beauté et donc la vérité. Il y a eu trop d’articles indignes écrits par des gens fort indignes, de petits articles écrits par des gens trop petits, qui posèrent leur regard sur ce film auquel ils n’avaient rien compris, pour que je ne m’arrête pas ici, émue (non, bouleversée), devant la grandeur de ce film. Seul un article de Positif, celui de Philippe Fraisse, me sembla parfait et me réconforta : il est encore des êtres à notre époque qui savent reconnaître une épiphanie. Les Cahiers du cinéma, pour ne pas changer, furent assez décevants : je peux bien le dire, car je suis également abonnée aux deux revues – à Positif, parce qu’il s’agit de la meilleure revue de cinéma, et aux Cahiers, par nostalgie –, car si ces derniers reconnaissaient le mérite du film, ils ne le faisaient que parce qu’ils avaient peur de passer à côté d’un chef-d’œuvre. La crainte était implicitement exprimée. Ils avaient le vague pressentiment d’être face à une grande œuvre, mais semblaient tétanisés à cette idée. L’abject et ridicule petit mot « pompier » (ou encore « pompe ») fut tout de même écrit, par deux fois, dans un petit coin, au creux du ridicule et pusillanime éditorial de Stéphane Delorme. Il faut vraiment avoir de la merde dans les yeux pour accoler ces mots au nom de Malick, chantre de la beauté et de l’intelligence, auteur de cinq films qui sont tous de grands, voire de très grands, films. Il faut être irrémédiablement con – con comme un journaliste ; je ne dis même pas critique –  pour ne pas voir en ce film le chef-d’œuvre éclatant qu’il est, qui n’appelle rien d’autre que l’émerveillement sans cesse renouvelé. Le problème, le seul problème posé par le film de Malick est l’incapacité à s’émerveiller d’une grande partie de ceux qui prennent la plume pour parler de cinéma. J’ignore la réaction du grand public, qui ne cherche, la plupart du temps, qu’à se divertir en choisissant un film ou un livre. Je n’ai rien à dire à ces gens-là et cette indifférence grandissante qu’ils provoquent en moi était déjà née dans l’enfance, au contact de mes congénères. Je n’ai que mépris pour le divertissement. Notre vie est infiniment courte, elle peut s’achever dans un instant, et le temps est si précieux que je ne conçois pas de le gâcher en divertissements. 
La finalité d’une œuvre véritable est de bouleverser, de blesser, d’irradier, de nous anoblir parfois ; d’ouvrir, souvent, en nous, un passage vers des contrées que nous hébergeons mais que nous n’avons jamais visitées, par ignorance ou par manque de courage. L’œuvre d’art véritable dit à celui qui ose la regarder en face : « Tu es grand parce que tu es un homme ; tu es grand parce que tu vas mourir ; tu es grand parce que cette parfaite conscience de ta mort prochaine ne t’empêche pas de tomber à genoux devant moi ; tu es grand parce que la beauté provoque en toi le désir de vivre nu, sans la tentation de te cacher derrière mes attraits. Tu ne te pares pas de beauté ; tu te pares de vérité, de la vérité offerte par la beauté. »
Toute grande œuvre engendre la peur, car elle impose que l'on crée de nouveaux critères pour être jugée. Il est de bon ton de railler ce qui vous écrase. Comment Malick pourrait-il être exubérant quand il nous donne à voir rien de moins que la création du monde ? Par «création du monde », je n’entends rien d'autre qu'une création du monde singulière, vécue par celle qui écrit ces lignes, par celui ou celle qui lira ces lignes, peut-être, par celui qui regarde ce film, etc. Un phénomène éminemment subjectif, mais universel. 
Qu’est-ce qu’un chef-d’œuvre ? Un chef-d’œuvre, c’est ce qui vous laisse sans autre voie que celle de la foi, c’est précisément ce qui donne à voir la grâce à l’œuvre. 
Terrence Malick, qui, jadis, on ne le sait pas encore assez, traduisit de Martin Heidegger Vom Wessens des Grundes (The Essence of Reasons, trans. T. Malick, Evanston, Northwestern University Press, 1969) a construit son dernier film, The Tree of Life, sur l’opposition apparente (cette opposition appelle une réconciliation à la fin du film), 
de la nature et de la grâce. Les deux voies sont respectivement incarnées par le père et la mère d’une fratrie, au sein de laquelle l’un de leurs enfants est destiné à mourir. Malick emprunte cette opposition à la théologie chrétienne, à Saint Augustin, Saint Thomas d’Aquin ou, encore et surtout, à Thomas a Kempis (à qui l’on attribue L’Imitation de Jésus Christ – voir notamment le livre III, passim) :
La nature ne considère que le dehors de l'homme; la grâce pénètre au-dedans.
Celle-là se trompe souvent; celle-ci espère en Dieu pour n'être pas trompée.
Que la grâce ne fructifie point en ceux qui ont le goût des choses de la terre. 
Mon fils, observez avec soin les mouvements de la nature et de la grâce, car, quoique très opposés, la différence en est quelquefois si imperceptible, qu'à peine un homme éclairé dans la vie spirituelle en peut-il faire le discernement.
Tous les hommes ont le désir du bien et tendent à quelque bien dans leurs paroles et dans leurs actions: c'est pourquoi plusieurs sont trompés dans cette apparence de bien.
La nature est pleine d'artifice; elle attire, elle surprend, elle séduit, et n'a jamais d'autre fin qu'elle-même.
La grâce, au contraire, agit avec simplicité et fuit jusqu'à la moindre apparence du mal; elle ne tend point de pièges et fait tout pour Dieu seul, en qui elle se repose comme en sa fin. 
(Traduction de l'Abbé Félicité de Lamennais)
Job, le personnage biblique, est la voix de ce film admirable. Job est, comme nous, tout le contraire de cette rose. Il questionne l’absurde, qui, par définition, est sourd. 
Pourquoi la souffrance ?
Pourquoi la mort de l'être aimé ?
Pourquoi... 
Il n'y a pas de parce que. Le pourquoi est déjà en trop ; mais il rend possible la grâce, paradoxalement... 
Ce film nous offre une chance unique, pour peu que nous l’acceptions,  d’entrer dans l’intimité de la grâce et dans celle de la nature, jusqu’à l’acceptation des deux. 
Malick fait oeuvre autant de philosophe que de cinéaste. Ce film est une expérience philosophique et spirituelle, tout autant qu'un grand film (ne serait-ce que sur le plan esthétique). On peut refuser la dimension théologique, le questionnement, on ne peut refuser que par peur ou mauvaise foi la beauté que Malick a créée. 
Bien sûr, certains ne verront jamais à travers ce poème qu'une morale chrétienne  odieuse, une théologie facile, etc. Ce sont les mêmes qui sont incapables d'aimer jusqu'à la mort. 
Sommes-nous les enfants de la nature ou de la grâce ? Sommes-nous capables de pardonner ? Sommes-nous capables de nous émerveiller ? Sommes-nous capables de la même gratuité dont est aussi bien capable la nature que la grâce ?
L'une et l’autre ne sont pas les deux versants d’une alternative, mais l’envers et l’avers l’une de l’autre, selon que le regard de la créature se porte vers la nature, dans sa splendeur et sa brutalité, ou bien se déporte vers cette grâce qui resplendit dans et à travers la nature, parfois malgré elle. Lorsque Malick nous donne à voir la création du monde et nous entraîne dans un monde où l’homme n’existe pas encore, lorsqu’un dinosaure épargne l’un de ses congénères blessés, 
est-ce que cela n’exprime pas le fait que la grâce est au cœur même de cette nature qui semble pourtant irréfléchie, sans finalité ni sens ? La contingence permet la grâce tout autant que le non-sens.
Le père, dur, brutal, rigide (la loi, forcément haïssable, mais porteuse de solidité : il faut s'endurcir pour survivre) 

et la mère (le pur don) éthérée, douce, lumineuse sont les deux versants de l’existence humaine et chacun des deux est nécessaire. 
Le héros du film, entrevu, mais suffisamment présent, Jack (Sean Penn), 
porte en lui ces deux influences et un mystère : la mort de ce jeune frère, à qui le pardon semblait si naturel (cf. la scène où Jack trahit sa confiance, lorsque, sans raison, il lui demande de lui prouver sa foi en lui en posant son doigt sur le canon d'une petite carabine, ce que l'enfant fait, avant que Jack ne tire), l'enfant de la grâce.
Il y a plusieurs naissances. 
Il y a plusieurs morts. 
L’origine du monde, c’est notre premier regard, lorsque le voile se déchire. L’origine du monde est nécessairement une fiction. Le souvenir est fiction. Notre enfance est devenue pour nous aussi proche et étrangère qu'une fiction, aussi proche et étrangère que le premier matin du monde, lorsque nous n'étions pas. Jack fait cette expérience et le film tout entier peut également être perçu comme une plongée dans son esprit en proie à un incessant questionnement. Ce film est l'odyssée d'une conscience à travers la mémoire et à travers le présent, vécu et brûlé au feu du doute. 
Le monde pensé, le monde vu. Le monde vu, le monde pensé. De l’éprouvé au conceptualisé, du conceptualisé à l’éprouvé. Mouvance terrible. Voyage incessant de l’esprit aux sens, des sens au sens. Le monde n’existe pas tant qu’on ne le perçoit pas.  Le monde n’est jamais que le produit d’un sublime acte de foi. La grâce est là. Y compris pour le scientifique, surtout pour lui, qui ne croit qu’en la raison, imaginant que sa croyance n’est que le respect d’une évidence objective, celle du réel. La seule chose qui importe en ce monde, c’est notre foi. Car ce que l’on croit et ne croit pas – peu importe les raisons de croire ou de ne pas croire, car la foi se dispense d’autres raisons que celles qu’elle crée – décime et plie le monde en deux. 
Un monde sans foi n’existe pas. Que cette foi prenne ouvertement le visage de Dieu ou non importe peu. Tout est religion à un certain niveau de désaveu. La foi est la source vive de toute vision du monde. La foi naît dans l’enfance au cœur du jeu. La foi meurt très vite si l’on oublie de faire usage de ce don. Alors, il ne reste que la nature, sans le regard de la grâce.
Le monde n’est que le regard que nous portons sur ce monde. 
La souffrance est-elle acceptable ? Un professeur de philosophie m'avait interdit de poser cette question, lorsque j'étais au lycée. Je la repose aujourd'hui, à la lumière de ce film. Je n'ai jamais cessé de me la poser. Je suis Job. Nous le sommes tous, un jour ou l'autre.
La souffrance (la nature) ouvre les yeux vers la Grâce. Il faut assister à certaines agonies pour le croire. 
Mystère. 

À suivre...